dimanche 23 avril 2017

Foi ET doute - Doute ET Foi

2ème Dimanche de Pâques    17 / A

Combien de fois ai-je entendu cette confidence : “Oh ! Vous savez ! Je me dis chrétien ; mais, finalement, je suis comme Thomas ; je ne crois guère à la résurrection du Christ…, et peut-être à Dieu lui-même. J’ai beaucoup souffert dans ma vie, je souffre encore. Et je doute qu’un Dieu bon soit au milieu de nous. Tout ce qu’on dit dans la Bible, sur Dieu, sur le Christ, c’est peut-être une invention des hommes pour consoler les hommes”.

Ces réflexions sont toujours d’un poids énorme d’autant qu’elles sont exprimées, la plupart du temps, non par provocation mais dans un murmure souffrant, comme on avoue un péché, comme si le doute était indigne du nom de chrétien.
Et l’on a beau se répéter cette phrase du Cardinal Newman : “Mille questions ne font pas obligatoirement un doute”, on palpe alors douloureusement l’obscurité qui règne dans les cœurs ; et on constate que cette obscurité fut de tous les temps : depuis Moïse jusqu’à Ste Thérèse de l’Enfant-Jésus, quelques jours avant sa mort !

Alors que dire sinon que l’évangile d’aujourd’hui a au moins l’avantage de réhabiliter le questionnement, voire le doute comme un itinéraire normal du croyant. Et le nom de l’apôtre Thomas est assimilé à cette incertitude intérieure si bien qu’on l’appelle facilement : “le Sceptique” ! 

J’aurais pourtant tendance à l’appeler “le Croyant”, tant il est vrai que la foi d’un homme, d’une femme n’est jamais aussi solide que lorsqu’elle dépasse l’hésitation, le questionnement, voire le doute. Une foi sans question, tâtonnement, interrogation risque de sombrer dans ce qu’on appelle le “fidéisme” : “Je n’y comprends rien, mais je crois quand même !”.

Peut-être au fond, que la Bible, avec les affrontements qu'elle raconte tout au long des siècles, les doutes ressentis et même les fautes commises, n'est qu'une grande "pédagogie divine (l'"économie divine", disent les Orientaux) qui nous fait monter, je dirais, d'échec en échec, de question en question, pour, progressivement, mieux "voir Celui qui nous voit sans cesse". La fulgurance soudaine de la Lumière divine nous aveuglerait. Alors, Dieu, nous prépare peu à peu, à travers nos obscurités elles-mêmes, à le rencontrer tel qu'il est   !

Alors, aujourd’hui tout spécialement, prions St Thomas. Car lui, il a franchement douté ; et il a même exprimé son doute, publiquement. Et ce peut être une grande leçon pour nous ! Sachons le regarder : on lui ressemble tellement !

Il n’est pas seulement triste ce jour-là ; il est révolté. Il a cru que cet homme, Jésus, était le sauveur attendu, le Messie comme on disait. Il y avait une telle force dans ses paroles, dans ses attitudes !
Quand il disait : “Lève-toi et marche !”“Va et ne pèche plus !”“Ne jugez pas !”, on se sentait devenir plus vivant tout d’un coup ! Mais tout cela est terminé. Il est mort. Pire, on l’a tué ! Pire encore, Dieu ne l’a pas épargné ! Et à lz mort, il n’y a vraiment pas de remède ! La mort ! C’est elle qui a gagné ! Où était Dieu à ce moment-là ? Pourquoi n’a-t-il pas épargné Jésus ?

Qui ne comprendrait pas ces hésitations de Thomas ? Car ce sont bien parfois les nôtres, n’est-ce pas ? Pour ne pas avoir de questions ou même des doutes, il faudrait être comme Marie, l’Immaculée… ou alors fermer les yeux sur ce qui nous entoure.
Car lorsque je les ouvre, qu’est-ce que je vois ? Tant de faits, petits ou grands, douloureux ou tragiques, des faits absolument déconcertants et qui semblent nous souffler à l’oreille : “Mais non ! Vois ! Jésus n’est pas vivant. Tout cela n'est que faribole.
Devant l’enfant leucémique, par exemple, qui ne pose ces questions ? Semblables à celles de Thomas : “Où était Dieu à ce moment-là ?”.
Et devant un tremblement de terre aveugle… ?
Et devant l’escalade de la violence… ? Et que sais-je encore ?

Bien sûr, on peut regarder la beauté du monde, un matin ensoleillé de printemps… Mais quand on s’interroge non pas sur la beauté du monde, mais sur sa cruauté, non pas sur le sens, mais sur le non-sens, non pas sur la grandeur de l’homme, mais sur sa misère, on peut se poser des questions, on peut se demander s’il est possible de croire !

Quand la mort et les souffrances sèment leurs ravages… dans le silence apparent de Dieu : A qui, A quoi se raccrocher ?

Ce que j'ose répondre est mystérieux. Mais c'est l'essentiel de la foi des chrétiens. A qui se raccrocher ?
A qui ? A Dieu qui a ressuscité Jésus.
Oui, si nous doutons pour les mêmes raisons que Thomas, nous sommes appelés, comme lui, à croire au-delà de nos doutes... Ce n'est pas le doute OU la foi, mais le doute ET la foi.

La Foi !. L'apôtre Thomas a cru... Pourquoi ? Parce qu'il a mis ses mains dans les plaies de Jésus, et il s'est prosterné en disant : “Mon Seigneur et mon Dieu !”.
Il y a dans ce geste de Thomas quelque chose d'une portée symbolique inouïe qui nous aide à comprendre que l'on puisse passer du doute à la foi... Je m'explique :
Sincèrement, sachant ce que je sais - vous aussi sûrement - de la misère, de la souffrance, du mal et du malheur, jamais je ne croirais en Dieu, s'il n'était celui qui a gardé les traces de ses plaies de crucifié !
                 
C'est parce que Dieu, par les mains de Jésus, n'a pas touché seulement le charme de la vie, la joie des noces, les belles amitiés... C'est parce que ses mains ont été clouées sur une croix ... C'est parce qu'il est descendu ainsi au fond de notre misère inépuisable... C'est pour cela que je crois en lui... C'est pour cela que j'ose vous proposer de dire, à la suite de Thomas : “Mon Seigneur et mon Dieu !"
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- “Mon Seigneur et mon Dieu”, c'est celui qui prend parti pour les hommes en détresse, quelles que soient leurs détresses, celles du corps ou celles du cœur

- “Mon Seigneur et mon Dieu”, c'est celui qui nous certifie - par la Résurrection de Jésus - que la souffrance et la mort n'auront pas le dernier mot, que c'est l'amour qui gagne... L'amour conduit toujours à plus de vie.
Et ce ne sont pas seulement, là, des mots…, même s'ils sont des mots d'amour, de compassion. Car, comme l'on dit, les mots s’envolent… Non ! Mais Jésus, par amour pour nous, en a fait l'expérience des souffrances humaines et de la mort elle-même... Ce sont des actes posés par Dieu lui-même en Jésus, mort et toujours vivant.

Oui, c'est à ce Dieu là que je crois. Et on peut y croire passionnément, puisqu'il porte irrémédiablement les cicatrices des plaies de la souffrance humaine qui ne l'a pas épargné.

Voilà le Dieu auquel les chrétiens croient, au-delà de leurs questions, au-delà de leur doute même.

Peut-être, au fond, que la Bible, avec tous les malheurs qu'elle raconte, les trahisons et violences humaines qu'elle ne cache pas, révèle finalement une grande pédagogie de Dieu à l'égard des hommes, une pédagogie qui nous fait monter d'échec en échec, de faute en faute, de question en question afin de pouvoir voir pleinement le Christ en gloire avec ses plaies humaines, et nous faire communier à "Celui qui nous voit sans cesse". Les plaies du Christ sont éternellement la signature de l'Amour miséricordieux de Dieu. Puisse l'Esprit Saint qu'il nous envoie nous faire comprendre que la miséricorde de Dieu s'est manifestée jusque dans les souffrances de l'homme, jusque dans nos souffrances !

Je ne sais si ces quelques mots vous auront mis à l’aise avec ce que l’on nomme le doute. J’espère qu’ils vous auront mis plus à l’aise avec la foi !